Presque rien. Juste une petite boule, là sous mon doigt. Une bien étrange petite boule absente au dernier bilan, il y a seulement sept mois, absente hier, absente ce matin, absente il y a dix minutes encore et qui tout à coup, sous la pulpe de mon doigt, fait en un instant éclore la peur. Une peur qui s’insinue chaque jour davantage, qui ne trouve rien d’autre pour la contenir que des paroles prudentes et des regards inquiets, alors une peur qui grandit.

Le mot cancer entre dans ma tête ; cette fois, c’est mon tour. Un mot que je me répète « j’ai un cancer », « j’ai un cancer », comme pour prendre la mesure de ce qui m’attend. Je plonge dans la peur, elle ne me quittera plus, je le sais. Aucune réponse aux pourquoi qui se pressent à mon esprit, juste cette étrange petite boule indolore mais qui me tuera à coup sûr si elle reste là. Le doute aussi : suffira-t-il de la faire partir pour oser espérer vivre encore ?

La petite boule a quitté mon sein presque aussi vite qu’elle y était apparue et pourtant tout est devenu étrange autour de moi. Pendant qu’une centrale nucléaire explose au Japon, je pars tous les jours m’exposer à un bombardement d’ions radioactifs qui colorent progressivement ma peau : 47 secondes de ce côté-ci, une minute 22 de ce côté-là ; surtout ne pas bouger. Le décompte chaque jour dans ma tête. Mes repères et mes certitudes s’évaporent sous ce magnifique soleil de printemps qui n’en finit plus. Les semaines passent, la peur non.

Un jour, le retour au travail, retour vers la vie mais la peur est toujours là, tenace, familière. En apparence, tout est normal. Juste une minuscule cicatrice. Mais le corps, lorsqu’il lâche et nous trahit, devient un ennemi et nous fait sentir combien nous portons en nous notre pouvoir de destruction. Comment lui faire confiance à nouveau ? Comment me réconcilier avec ma féminité, avec moi ? Passer de la crème sur mes seins est une torture, mes doigts se souviennent de la petite boule et semblent la retrouver partout où ils s’attardent, alors je multiplie les examens qui ne me rassurent jamais ; la mort a glissé sur moi mais la peur s’est accrochée.

Je vais refaire de la moto ! L’entourage s’insurge : « trop dangereux ! » Je réponds : « moins qu’un cancer ! ». Qu’ils se taisent, ils ne savent pas ma peur.

Je n’ai pas envie de vitesse, ni de sensations fortes. Je ne sais d’ailleurs pas ce que je cherche, ni ce que je vais trouver. Je regarde les motos de la concession, je les essaie, toutes. Je cherche celle qui sera la mienne. Je ne suis plus cancéreuse, je suis motarde, c’est ce que je lis dans le regard du vendeur et ce que je sens au plus profond de mon être.

J’achète une très belle Harley. La mort, quant elle ne tue pas, donne des droits !

Depuis, le son et la chaleur du moteur, les courbes de ma machine sous mes doigts, la douceur de l’air sur mon visage, mon corps qui mène la danse et c’est toute une sensualité qui reprend sa place dans mon existence. Depuis, de belles amitiés, comme les grandes passions savent en construire, éclairent ma vie.

J’avais tort, aujourd’hui la peur est partie.

Je suis en moto. Je suis en liberté. Je suis en vie.