J'ai toujours aimé les deux roues motorisées. Je me souviens qu'ado, j'empruntais la mobylette de mon frère à son insu. A dix-huit ans, j'ai rencontré Patrick (qui partage ma vie depuis maintenant dix-neuf ans), il venait tout juste de passer le permis moto. Nous sommes allés ensemble choisir sa première moto, une Virago 535. J'ai donc commencé la moto en tant que SDS. Voyant la passion débordante que j'avais pour la moto, Patrick m'a appris à conduire la Virago sur les petites routes. Il n'hésitait pas à monter derrière moi. Puis on s'est marié, on a eu des enfants. Bref je trouvais toujours une excuse pour ne pas passer ce fichu permis. Jusqu'au jour où il m'a dit "je t'emmène à la moto école". En plein hiver, j'ai passé mon permis moto en trois mois. Février 2006, permis en poche, c'est le début d'une grande aventure. Je découvre le milieu motards via les forums. Je fais des rencontres, des balades. Bref je deviens de plus en plus accro. J'ai commencé sur un Zéphyr 550, puis très vite je tombe sous le charme d'une magnifique Triumph Thunderbird Sport de 1998. J'ai toujours été attirée par les motos qui ont du caractère au style custom. La moto est devenue mon art de vivre !

Durant toutes ces années, j'ai fais la connaissance de nombreux motards et motardes. Eté comme hiver, soleil comme pluie, je vais rouler. En moyenne, je roule 10 000 kilomètres par an.

Mais un jour, quand on s'y attend le moins, la vie peut basculer...

En juin 2011, ayant senti deux petites boules dans le sein droit, mon médecin traitant m'envoie passer une mammographie et une échographie. Celles ci se révéleront négatives, les petites boules ont disparu. Le radiologue me dit que c'est sûrement hormonal. En juin 2012 (soit un an après), une nouvelle boule de la taille d'un oeuf de caille apparaît au même endroit. Je ne m'inquiète pas, je garde en mémoire que ce sont sans doute mes hormones. Je laisse passer l'été, de toute façon je dois voir ma gynéco en septembre. Cependant la boule ne disparait pas. Ma gynécologue m'envoie directement passer écho/mammo dans le centre avec lequel elle travaille. Là, on me dit qu'une biopsie est nécessaire et on me demande de revenir le lendemain pour une IRM. Une semaine après, le verdict tombe. Ma gynéco m'annonce une tumeur maligne triple négative de grade 3. Et me demande ou je veux me faire soigner pour prendre mon  RDV rapidement. Tout s'écroule, je ne l'écoute même plus, j'ai qu'une envie, partir, fuir.

Ensuite, tout va s'enchaîner très rapidement. RDV avec le chirurgien à l'institut Curie qui m'annonce mon protocole de soins. Au vu du caractère agressif de ma tumeur et sa taille, il me propose huit séances de chimio à raison d'une toutes les trois semaines, l'ablation du sein avec potentiellement celle des ganglions de la chaine ganglionnaire du bras et des séances de radiothérapie. Quinze jours après l'annonce, mon PAC (port à cathéter) est posé sous anesthésie locale et ma première chimio est injectée. Je n'ai plus le temps de penser, une seule idée en tête : me battre. Mon mari va m'être d'un très grand soutien, toujours présent quoi qu'il arrive. Il m'accompagnera tout le long, et encore aujourd'hui. Mon combat est aussi le sien. La famille et les amis vont également faire preuve de beaucoup de soutien moral. Ce qui m'a énormément aidée. Mais pas seulement... Ma passion pour la moto a été aussi une chose à laquelle je me suis raccrochée. J'avoue que j'ai eu peur de ne plus pouvoir monter sur une moto. Pourtant, en pleine chimio, affaiblie, j'ai quelques fois enfourché la moto pour aller faire un tour. Même si ce n'était que pour dix minutes, je ne vous raconte pas la banane que j'avais sous le casque. Un sourire jusque derrière les oreilles et je chantais à haute voix ! Je me souviens d'ailleurs que, deux mois après le début de la chimio, je devais aller à Paris passer une écho de contrôle. C'était le 26 décembre 2012. Il faisait soleil. Je me sentais à peu près bien. Patrick a vite compris que je souhaitais y aller au guidon de ma moto. Il m'a laissé faire ! Ca été un grand moment de bonheur.

J'ai fait d'autres sorties toutes aussi folles. Par un froid de canard, je suis allée à Paris pour être photographiée par le photographe Alain Elorza dans le cadre de son projet d'exposition FACETTES en partenariat avec TEM ( exposition qui croise la vision de la femme motarde et de la femme active ). J'ai aussi participé au défilé TOUTES EN MOTO, très affaiblie, car j'en étais à mon avant-dernière injection de chimiothérapie. Mais je garde de cette journée très très froide un merveilleux souvenir. Traverser Paris au milieu de toutes ces motardes, ça été un petit coup d'adrénaline : même si j'étais épuisée, j'étais aux anges. Je suis également allée essayer une Harley (moto de mes rêves) que mon mari m'a d'ailleurs offerte juste avant mon opération en avril 2012. Là, je n'ai pas eu le choix, je n'ai pas pu faire de moto durant quelques semaines. Mais une fois cicatrisée et rééducation du bras faite, je suis vite remontée en selle, au guidon de ma magnifique Harley. Je me suis d'ailleurs rendue à toutes mes séances de radiothérapie quotidienne en moto. Une façon de ne pas aller à l'hôpital à reculons.

Aujourd'hui je ne me vois pas arrêter la moto. Cette passion a fait partie de ma thérapie ! La sensation de liberté, d'évasion que cela procure est énorme. De plus, j'ai pu constater combien le monde motard est solidaire. J'ai rencontré beaucoup de personnes formidables durant ma maladie qui m'ont énormément apporté. J'ai d'ailleurs une pensée particulière pour mon amie Tara qui se bat aujourd'hui contre une grave maladie. Elle a hâte de pouvoir remonter sur sa moto et parcourir des kilomètres et des kilomètres.

Aujourd'hui, je suis en rémission (mais j'ai toujours mon PAC). La dernière étape est celle de la reconstruction, ou pas... Ca demande une longue réflexion au vu de la lourdeur des opérations.

Je n'ai plus de traitement. En général, après un cancer du sein, les femmes ont un traitement d'hormonothérapie durant cinq ans pour diminuer les risques de rechute. Dans mon cas, la tumeur étant triple négative, je ne répond pas à ce traitement préventif. Donc mon seul traitement pour éviter la rechute est l'amour de ma famille, de mes amis et la MOTO !!!

Delphine, 38 ans, motarde.